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Intérimaire chez BAYER

21 septembre 2011
Coordination contre les méfaits de BAYER

Intérimaire chez BAYER : témoignage

La multinationale de Leverkusen emploie selon ses propres dires environ 650 intérimaires. Le journaliste Markus Breitscheitel, dans son livre « Arm durch Arbeit » (Le travail qui rend pauvre) a décrit leurs pénibles conditions de travail à la fabrication des comprimés. Depuis, rien n’a changé, comme le montre ce témoignage de Mélanie Suchart (nom modifié par la rédaction) recueilli par la Coordination contre les méfaits de Bayer.

Je m’appelle Mélanie, j’ai 25 ans et j’ai perdu en Allemagne tout espoir pour l’Allemagne. En août 2010, de retour d’Australie, je suis rentrée à Berlin, heureuse d’y retrouver mes ami-e-s et de revenir y vivre.

Je me suis inscrite en recherche d’emploi, l’agence pour l’emploi de Neukölln (Berlin) m’a fourni un grand nombre d’adresses, surtout d’agences d’intérim, et j’ai fait de nombreuses demandes. En novembre j‘ai été embauchée par Job@ctive (agence de travail intérimaire cédée en 2010 par Bayer, NDLR)#. Je travaillais à Berlin au conditionnement de la pilule contraceptive.

Dès l’entretien d’embauche, le chef du personnel m’a mise en garde contre la grossièreté de mes collègues : il valait mieux être blindé. D’accord, mais que faire quand on n’a pas le choix? Très vite j’ai perçu la morosité et la frustration de mes nouveaux collègues. Les intérimaires étaient nombreux dans mon domaine, on les reconnaissait facilement. Leur blouse de travail vert menthe ne portait pas le logo de Bayer comme les CDI. Les mensonges de la direction irritaient mes collègues et le sentiment d’être du personnel jetable les déprimait. Les anciens, eux, se plaignaient du turn-over des intérimaires qui les obligeait sans cesse à former les nouveaux. Eux qui avaient déjà passé plusieurs années chez Bayer ou Schering en avaient assez de devoir en permanence tout expliquer à nouveau ; c’était pour eux une source de stress, de travail supplémentaire et d’erreurs. Ils ne voulaient pas nous le faire sentir, mais je le sentais tout de même, comme tous les autres intérimaires.

Impossible au personnel de développer un esprit d’équipe, avec sans arrêt des noms nouveaux et de nouveaux visages. Peut-être n’est-ce pas seulement un dommage collatéral, peut-être ne veut-on pas laisser se créer trop de liens entre les collègues. Chacun se bat pour soi-même et l’adversaire est gigantesque et invisible. Au petit déjeuner on apprend que le nombre des arrêts de maladie a énormément augmenté et dépasse depuis longtemps les 5%. Un signe de plus du mal-être des ouvriers et ouvrières.

La direction n’est jamais à court de nouveaux projets. On vous filmait pendant le travail, puis on avait une “ombre” derrière vous qui enregistrait tous vos gestes. Tout cela au nom de l’optimisation. Sur chaque poste, d’immenses tableaux étaient censés montrer aux employé-e-s les faiblesses dans les processus de travail et les motiver à plus de rapidité et d’efficacité. Combien coûtent ces entreprises que l’on fait venir pour rechercher comment optimiser notre potentiel ? Pourquoi toujours chercher à baisser les coûts et à externaliser ? Il y a longtemps que les explications de la direction ne convainquent plus personne, ce sont des mensonges, et je me demande si ces gens peuvent encore se regarder dans une glace.

Je ramais dans cette atmosphère déplaisante en évitant de me laisser contaminer. Deux fois pourtant ma volonté a craqué et les larmes me sont venues aux yeux. Je ne sais pas comment vous l’expliquer, mais travailler dans cet environnement me rongeait. Perdue dans le “BAYER-World”, huit heures par jour. Là on n’a pas besoin de beaucoup réfléchir, et on ne devrait pas le faire, par égard pour son âme. Je me suis faite à la routine et je m’en sortais, je faisais ce que j’avais à faire, avec toujours au fond de moi épée de Damoclès : mon contrat ne court que jusqu’à la fin de l’année.

Bien sûr il a été prolongé. On m’a prévenue une semaine – je dis bien UNE semaine - avant l’expiration de mon premier contrat. Normal, ici c’est comme ça que ça se passe, m’a-t-on dit.

Je suis restée jusqu’à fin juin 2011. J’ai subi, vu ou entendu parler d’innombrables injustices. Certains intérimaires travaillent dans l’entreprise depuis 4 ans, toujours en CDD. Bayer les trimballe de “projet” en “projet” pour rester clean aux yeux de la loi. Une fête a été organisée pour la Saint-Jean ; tout le monde était invité, sauf les intérimaires. On ne leur fournissait pas non plus de bouchons d’oreilles, c’était réservé aux CDI.

Des différences de salaires entre intérimaires et CDI je ne dirai qu’une chose : je ne pense pas que des nouveaux venus doivent percevoir la même rémunération que des gens employés dans l’entreprise depuis 10 ans, mais il existe d’autres facteurs, par exemple un risque de chômage plus élevé, qui devraient être pris en compte. Et des intérimaires qui au bout d’un an travaillent aussi bien que des CDI devraient avoir droit à une augmentation et aux mêmes congés.

J’aurais pu avoir un nouveau contrat, mais ça ne m’intéressait plus. Je retourne en Australie ; dans mon pays trop de choses vont mal.
Traduction : Michèle Mialane (Tlaxcala)

//# “Nous sommes issus, en 2001, de l’ancien service de recrutement et de management du pool des collaborateurs de Bayer. Depuis mars 2010 nous sommes une filiale à 100% de la SARL Hanfried de Hambourg et une entreprise indépendante à Leverkusen, un pôle de la chimie. Nos clients : des firmes relevant des domaines de l’Internet, de la technique, de la vente et des sciences de la nature font confiance depuis des années à notre expérience dans toutes les branches.” (Autoportrait de job@ctive).//