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Greenpeace

Greenpeace Magazin (revue allemande de Greenpeace), novembre/décembre 2009

Bayer: de la nécessité de sentinelles

Bayer, champion des ventes de pesticides, fabrique des produits chimiques extrêmement toxiques. Une petite organisation surveille ces agissements à hauts risques et donne l'alarme auprès du public et des autorités.

Bayer est partout: dans les champs du monde entier, dans l'armoire à pharmacie, dans les CD, les meubles, les automobiles - et dans la vie de Philipp Mimkes. Car même sans jouer au foot, c'est un sacré buteur quand il s'agit de Bayer. Sa spécialité: l'observation critique de la multinationale. C'est à une petite douzaine de kilomètres à vol d'oiseau de la maison mère du groupe, à l'ouest de Cologne que se trouve la "centrale" de la Coordination contre les méfaits de Bayer. Depuis plus de 30 ans et avec le soutien de ses quelque 1000 membres et bienfaiteurs, le groupe de défense citoyen surveille les activités du plus gros producteur de pesticides du monde, dénonce ses agissements et mobilise l'opinion publique. "Surveiller Bayer" est une occupation à plein temps à laquelle Philipp Mimkes, l'un des cinq membres du conseil d'administration de CBG, s'adonne depuis 15 ans.

Le travail de ce physicien de 42 ans consiste à recenser, rassembler et publier tout ce qui concerne la multinationale de l'agrochimie. L'association a de bons contacts avec l'ensemble du monde. " Quand il y a un problème quelque part, il arrive que des collaborateurs de Bayer prennent contact avec nous anonymement. Mais nous tenons la majorité de nos informations de divers groupements citoyens critiques vis-à-vis de l'entreprise, raconte Mimkes: " Quand quelque part dans le monde, il y se passe quelque chose de grave, nous sommes à peu près sûrs d'en être informés. " Les titres de journaux à connotation négative sont mauvais pour l'image de marque. Et pour le cours des actions. C'est très exactement ce qui rend aussi efficace le travail du groupe de défense, né à la suite de toute une série d'accidents à l'usine Bayer de Dormagen.

La chronique officielle de Bayer célèbre les rachats d'entreprises, les anniversaires et les ouvertures d'usine. On n'y parle pratiquement jamais des accidents, et pourtant, il s'en produit constamment. Ce fut le cas, Il y a peu, dans la ville d'Institute, située dans l'état de Virginie, à l'ouest des Etats-Unis. En août 2008, une cuve de produits chimiques y explosa dans l'usine de pesticides Bayer. Deux travailleurs trouvèrent la mort. Et pourtant, les habitants des environs ont eu de la chance, car la cuve, qui fut projetée dans le ciel comme une fusée, ne tomba pas sur le réservoir de gaz toxique qui se trouvait 20 mètres plus loin. En effet, il contenait de l'isocyanate de méthyle, le gaz responsable en 1984, à Bhopal, de la plus grande catastrophe chimique du monde, à la suite de laquelle 20 000 personnes avaient trouvé la mort. A Institute, ç'aurait pu être encore pire.

Quelques mois plus tôt, en avril 2008, Philipp Mimkes avait dénoncé le stockage dangereux d'isocyanate de méthyle à Institute lors de l'assemblée générale de Bayer. Le chef du directoire du groupe avait alors assuré que les installations états-uniennes respectaient les normes de sécurité les plus strictes et rejeté la critique comme nulle et non avenue. Jusqu'à la grande explosion. A la consternation des services de secours et des autorités, Bayer refusa alors de donner la moindre information sur le type et le degré de danger encouru. Et dans les semaines qui suivirent, avec l'aide de ses employés chargés de la communication et de toute une flopée d'avocats, Bayer tenta d'empêcher que l'affaire soit tirée au clair. C'est alors que le Congrès américain intervint, car il soupçonnait Bayer de mener une campagne visant à garder secrètes les conditions de l'accident, de faire une politique d'information mensongère ainsi que d'avoir contrevenu aux règles de sécurité, ce qui se traduisit par une amende de 143 000 dollars. Depuis cet accident, l'administration états-unienne de contrôle " Chemical Safety Board " travaille à une loi qui prévoit de remplacer les produits chimiques hautement toxiques par des substances moins dangereuses.

Quoi qu'il en soit, un an après l'explosion, Bayer annonçait qu'il réduirait de 80 % les quantités d'isocyanate de méthyle entreposées à Institute et qu'il effectuerait un stockage souterrain de cette substance dangereuse. Mimkes, pour sa part, continue à demander que l'on cesse totalement de stocker les substances dangereuses aux Etats-Unis, car dans les usines allemandes de pesticides, le poison mortel de Bhopal est fabriqué depuis longtemps en flux tendu, quand sa fabrication n'est pas tout bonnement abandonnée.

Dès 1995, Bayer avait promis de retirer du marché d'ici 2000 tous les pesticides homologués " hautement dangereux " par l'Organisation Mondiale de la Santé. Il n'en a rien fait comme le prouve une étude réalisée en juin 2008 par Greenpeace, qui y compare les cinq principaux producteurs mondiaux de pesticides: Bayer, BASF, Dow, Monsanto et Syngenta. Bayer (l'adversaire bien connu depuis la lutte pour l'interdiction de déverser des effluents soufrés chargés de métaux lourds dans la Mer du Nord) obtient les plus mauvais résultats, parce qu'il dispose de la plus grande palette de produits toxiques pour l'environnement et la santé.

Prenons l'exemple de l'endosulfan: Bien que cet ultrapoison soit interdit dans 62 États, Bayer continue de le commercialiser dans les pays en voie de développement. Au Bénin, Pesticide Action Network a, par exemple, recensé 347 cas d'empoisonnement et 53 décès liés à ce produit. Et ce n'est que suite aux protestations massives d'organisations de défense de l'environnement que Bayer a arrêté la production de cet insecticide très toxique. Etant donné que la Convention de Stockholm contre l'utilisation de substances organiques à longue durée de vie mettra sans doute l'endosulfan à l'index en 2011, il n'est pas étonnant que Bayer annonce qu'il en arrêtera la vente en 2010.

Autre exemple, le glufosinate, herbicide devant disparaître du marché d'ici 2016 avec 21 autres herbicides, tous cancérigènes, tératogènes et susceptibles de causer la stérilité. Ceci n'empêche nullement Bayer d'augmenter actuellement ses capacités de production de glufosinate à Hürth près de Cologne, pour ce qui s'appelle " Basta " et " Liberty " dans la langue de Bayer. Toutes les plantes OGM de la maison Bayer (colza, riz, betterave sucrière, maïs, soja) sont conçues pour supporter parfaitement le glufosinate. Et c'est dans l'espoir d'obtenir une dérogation permettant l'utilisation de ce pesticide sur les plantes OGM que, dès à présent, Bayer a fait une demande d'homologation auprès de l'Union européenne. Pour Mimkes, il est indispensable de mettre le holà à ce processus.

Pour finir, un autre pesticide, la clothianidine, fait l'objet de remous. C'est le produit phytosanitaire qui, utilisé au printemps 2008, a été responsable de la mort massive des abeilles dans le sud du Pays de Bade (région de Fribourg en Brisgau). Mimkes considère que ce qui est le plus choquant, c'est " que les risques importants que la clothianidine fait courir aux abeilles étaient connus des années avant son homologation ". La CBG et l'organisation des apiculteurs professionnels reprochent à Bayer, contre qui ils ont porté plainte, d'avoir froidement pris le risque de décimer les abeilles, tandis que les autorités judiciaires n'ont voulu y voir " qu'un malheureux concours de circonstances " avant de classer l'affaire.

Pour défendre ses intérêts, le conglomérat - 316 sociétés et plus de 108 000 employés - ne recule devant rien. Mimkes énumère les menaces vis-à-vis des personnes qui le critiquent, l'intervention d'avocats grassement payés et les invitations généreuses à des journalistes qui se voient proposer des voyages, toutes pratiques qui font partie de son répertoire de base. Il n'est pas rare que la multinationale ait recours à des moyens sortant de la légalité: " Nous avons recensé 20 cas d'entente illicite pour lesquels Bayer a été condamné à payer plusieurs centaines de millions d'euros, dénonce Mimkes en présentant la liste qui remonte jusqu'en 1975. Ces agissements concernaient surtout les médicaments: paiements illégaux de primes pour des appareils de mesure de la glycémie et entente illicite sur les prix du caoutchouc, des médicaments, du polyéthylène, de l'acide citrique ou des produits traitant les troubles de l'érection. " Et ce sont uniquement les cas, où Bayer s'est fait prendre ", commente Philipp Mimkes.

Car il pourrait, au pied levé, relater les scandales qui entourent de nombreux médicaments produits par Bayer: que cette entreprise a été obligée de retirer du marché l'anti-cholestérol Lipobay (commercialisé en France sous le nom de Staltor ou Cholstat), soupçonné d'être responsable de la mort de plus de 100 personnes, qu'elle fait de la publicité pour l'aspirine comme s'il s'agissait d'une drogue miracle mais inoffensive, alors qu'elle est, entre autres, responsable d'hémorragies. Bayer passe sous silence des décès liés à l'ingestion de la pilule contraceptive Yasmin et a aussi dû retirer du marché le Trasylol, un médicament utilisé dans la chirurgie cardiaque, en raison de la mortalité accrue des patients.

Tout cela, la multinationale ne conteste pas, mais elle décrédibilise en ces termes les personnes qui la critiquent: " La prétendue Coordination contre les méfaits de Bayer " est un groupe contestataire agissant contre l'industrie et le capitalisme, avec lequel il n'est pas possible de mener un dialogue constructif ", affirme le porte-parole du groupe, Dirk Frenzel.

Et année après année, on enregistre des bénéfices records. En 2008, ils s'élevaient à près de sept milliards d'euros avant impôts. De nombreux investissements alimentent des projets aussi controversés que le pipeline de monoxyde de carbone, qui, sur une distance de 67 km, doit relier Dormagen à Krefeld. Depuis de nombreuses années, les habitants des environs protestent avec véhémence contre ce projet, car le monoxyde de carbone, un gaz dont Bayer a besoin pour sa production de matières plastiques, est facilement inflammable et mortel. Le tracé pratiquement terminé du pipeline passe sous des quartiers d'habitation. Or jusqu'à maintenant les tribunaux ont, par plusieurs jugements, refusé l'autorisation d'exploitation.

Que ce soit à Dormagen, Brunsbüttel et Krefeld ou ailleurs, le profit prime la sécurité. Dans les usines Bayer de ces villes, la production de plastiques doit être étendue au polyuréthane et polycarbonate. Ce qui nécessiterait une production accrue de phosgène, un gaz mortel qui s'attaque aux voies respiratoires. Philipp Mimkes écrit dans la revue de la CBG Stichwort Bayer que " les usines de phosgène sont les installations industrielles les plus dangereuses après les centrales nucléaires ". Dès 1978, le TÜV (chargé du contrôler des installations) avait élaboré un scénario catastrophe pour les usines de phosgène. Son rapport disait: " En cas d'accident, tout être vivant serait tué sur le coup dans un rayon de 100 mètres. " Bayer affirme que le phosgène n'est produit que pour une utilisation immédiate et n'est ni transporté ni stocké. Cependant, questionné par la CBG, des représentants du groupe ont reconnu que la quantité de phosgène " libre " dans les conduites et les conteneurs à l'usine de Krefeld s'élevait à 34 tonnes. C'est ce qui pousse Mimkes à demander depuis longtemps que l'on renonce à la chimie liée au phosgène étant donné qu'il est techniquement possible de se passer de ce gaz.

Bayer aime à se présenter comme un innovateur soucieux de l'environnement et accorde une grande importance à l'intégrité de son image de marque. Des rapports sur le développement durable et de belles brochures sur la protection du climat sont censés souligner son engagement. Il n'est jamais évoqué le fait que l'entreprise envisage de construire une centrale au charbon sur son site de Krefeld, centrale qui rejetterait chaque année 4,4 millions de tonnes de CO2, comme le souligne Philipp Mimkes. Celui-ci, de deux à trois fois par semaine, livre aux rédactions des informations sur les nouveautés du monde Bayer - souvent avec un succès limité.

Les déclarations de Bayer reçoivent, elles, un plus grand écho. Lorsqu'il a déclaré qu'il avait réduit ses émissions de 70% au niveau mondial, on a pu lire partout. Mimkes ne parvenant pas y croire, a refait les calculs et découvert que Bayer n'avait pas comptabilisé de grandes quantités de gaz à effet de serre produites par ses filiales et ses fournisseurs d'énergie. La mise au point affirmant que Bayer embellissait son bilan climat, ne fut que peu relayée, ce qui ne l'étonne pas outre mesure. Très souvent, il apprend que des journalistes font l'objet de pressions s'ils posent des questions critiques. La CBG est elle aussi la cible de diffamations et l'objet de procès. Et pour l'avoir observé très précisément, Mimkes constate que " chaque jour, plusieurs centaines accès à la page d'accueil de son site viennent de la maison Bayer. " Ils savent parfaitement ce que nous faisons. Mais ils n'en tirent pas de leçon ". Il le regrette, mais cette constatation ne le décourage nullement. Tout au contraire: " Nous considérons que notre travail donne l'exemple. Chaque multinationale devrait avoir une sentinelle ".

Article: Andrea Hösch
Traduction: Edith Meyer