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Wanted, tueur d'abeilles

Liberation, 20 février 2004

Wanted, tueur d'abeilles

La firme BASF Agro et son PDG mis en examen à cause de l'insecticide Régent TS.

La société BASF Agro, qui commercialise l'insecticide Régent TS soupçonné de décimer les abeilles, et son P-DG Emmanuel Bustrean ont été mis en examen mardi dernier. Le produit est interdit de vente. rès amer depuis quelques années, le monde du miel bourdonne d'un doux espoir depuis le début de la semaine. Mardi, BASF Agro, producteur de l'insecticide Régent TS, et son PDG, ont été mis en examen. "C'est une première grande victoire pour la filière apicole", commente Alain David, vice-président de l'Unaf (Union nationale des apiculteurs français), partie civile avec la Confédération paysanne, le conseil général de Vendée et de nombreux apiculteurs qui accusent le Régent TS de décimer leur ruches. "Maintenant, on va devoir poser la question des homologations obtenues par ces produits dangereux pour les abeilles si on veut arrêter la catastrophe écologique en cours."

Contrôle judiciaire.
Le chimiste allemand a été mis en examen par le juge d'instruction de Saint-Gaudens (Haute-Garonne) en tant que personne morale pour "mise en vente de produits agricoles toxiques nuisibles à la santé de l'homme et de l'animal", "défaut d'autorisation de mise sur le marché d'un produit phytosanitaire" et "tromperie sur l'aptitude à l'emploi d'un produit, les risques inhérents à l'utilisation, les contrôles effectués et les précautions à prendre concernant ce produit". Selon l'Unaf, le PDG, Emmanuel Butstraen, doit répondre, de plus, de diverses infractions au code de la santé publique sur les produits très toxiques. Le juge Jean Guary a aussi placé l'entreprise sous contrôle judiciaire et ordonné l'interdiction immédiate de commercialisation du Régent TS. Hier matin, au siège français de l'entreprise à Levallois (Hauts-de-Seine), le PDG de BASF Agro a annoncé qu'il faisait appel de cette mesure. "Nous réfutons absolument la mise en danger de l'homme et de l'animal par le Régent TS dans le cadre de ses usages autorisés", affirme Emmanuel Butstraen. Selon lui, la mortalité des abeilles "peut s'expliquer par d'autres phénomènes : maladies ou parasites, raréfaction des plantes mellifères ou diminution des surfaces des cultures de tournesol".

Pour les apiculteurs, le "cauchemar" a commencé il y a une dizaine d'années, avec la commercialisation de deux pesticides qu'ils accusent d'être responsables de la mort de millions de leurs abeilles et d'atteintes à la santé humaine : le Régent TS et son concurrent, le Gaucho, produit par l'allemand Bayer CropScience France. Deux molécules différentes : le Fipronil pour le Régent TS et l'Imidaclopride pour le Gaucho, mais un même principe d'action vanté par les fabricants comme plus écologique : le produit ne se vaporise pas, mais enrobe les semences de maïs ou de tournesol, puis se diffuse dans les plants pour les protéger des insectes.

Autorisation provisoire.
L'enquête du juge Guary commence en 2002, après le constat d'une surmortalité d'abeilles en Midi-Pyrénées. Il s'intéresse au Fipronil et aux groupes qui l'ont commercialisé. Comme Bayer. Inventé par Rhône-Poulenc, le Fipronil devient la propriété de Bayer en 2002, lorsque l'allemand rachète au français CropScience. Mais les autorités européennes de la concurrence contraignent Bayer à se séparer du Fipronil... qui est revendu en mars 2003 à BASF. Le juge découvre que le Régent TS ne dispose que d'une autorisation provisoire de vente (APV), dont les conditions d'obtention sont bien moins sévères que celles requises pour une autorisation de mise sur le marché. De plus, une APV est délivrée pour quatre ans et renouvelable une fois pour un délai de deux ans. Or, l'APV du Régent, délivrée en 1995, a été "reconfirmée par le ministère de l'Agriculture en novembre dernier jusqu'à fin 2005", selon le PDG de BASF Agro.

Le dossier d'instruction s'est étayé quand différents experts ont attesté de la dangerosité du produit, pour l'animal comme pour l'homme. L'un d'entre eux s'est d'ailleurs étonné que le Fipronil n'ait été classé comme très toxique qu'en novembre 2003. Un mois après, la commission d'étude de la toxicité, un comité d'experts qui travaille pour la Direction générale de l'alimentation, a suggéré à l'Union européenne de ne pas inscrire le Fipronil sur la liste des produits autorisés compte tenu de sa toxicité. Un avis qui a décidé le ministre de l'Agriculture à engager, le 9 février, "la procédure de mise en demeure du fabricant et des principaux utilisateurs afin d'examiner les modalités de retrait, suspension ou restriction d'usage" du Fipronil. Hervé Gaymard doit annoncer sa décision "dans les jours prochains". Avant ou après l'audition du responsable de BayerCropScience France par le juge Guary, lundi ?
par Eliane PATRIARCA

Jean-Marie Sirvins, président de l'Union nationale des apiculteurs de France, partie civile : "Le résultat d'une bataille de dix ans"

Jean-Marie Sirvins, apiculteur, est président de l'Union nationale des apiculteurs de France (Unaf), qui mène le combat pour l'interdiction du Gaucho et du Régent. Il réagit à la mise en examen de BASF.

Êtes-vous satisfait de cette mise en examen ?
C'est une première en matière environnementale, le résultat d'une bataille de dix ans. Mais la très grande prudence dans cette affaire est justifiée parce que, si nous nous plantons, il n'y aura plus jamais d'affaire... Le ministère de l'Agriculture restera le "ministère de l'Agrochimie". Il n'a jamais été du côté des apiculteurs. On lui demandait au minimum une neutralité qu'il n'a jamais eue. Même s'il ne s'agissait que d'une maladie, pourquoi ne nous a-t-il pas aidés ? En 1994, on comptait 1,5 million de ruches en France : 500 000 ont disparu. Nous importons aujourd'hui 20 000 à 24 000 tonnes de miel: c'est une absence de bon sens.

Comment expliquez-vous cette attitude ?
Il y a une omniprésence des firmes à toutes les étapes de l'homologation des produits. Quand Yves Schenfeigel, sous-directeur de la Direction générale de l'alimentation, est parti, il a dit qu'il n'y avait aucune transparence vis-à-vis de la société civile, que les décisions se prenaient en connivence avec les firmes de l'agrochimie. Alors que, sur le terrain, des hommes politiques de toutes tendances nous soutiennent, ce sont les intérêts économiques qui l'emportent. Je pense que d'autres mises en examen vont suivre. Lundi, il y aura Bayer. Puis, les firmes vont se retourner contre ceux qui ont donné les autorisations ou qui ne les ont pas données comme il fallait, et donc des gens de l'administration, voire des politiques, seront concernés. On attend une décision du Conseil d'Etat pour le Gaucho sur le maïs très prochainement. Mais quel cruel silence également du côté des ministères de l'Environnement successifs...

Que se passe-t-il dans les autres pays européens ?
Il n'y a pas de différence. Les démarches ont débuté en France parce qu'il y a beaucoup de tournesols. En Allemagne, on cultive peu de tournesols ; mais de gros problèmes sont apparus l'année dernière, une fois le Gaucho homologué sur le colza. Maintenant, les apiculteurs allemands savent pourquoi et ils sont avec nous. Chez eux, Bayer est très puissant et ils ont du mal à trouver des scientifiques indépendants pour faire des études. La France est le premier producteur européen de miel de tournesol, il y a des gens qui ne vivent que de ça. La profession est structurée et nous avons été touchés plus tôt que les autres. Dans les régions où il y a de grands champs de tournesols, comme en Vendée, six jours après la floraison, les apiculteurs perdent 30 000 à 40 000 abeilles par ruche. Et les firmes prétendent qu'il s'agit de maladie... Les agriculteurs ne sont pas tous de cet avis : un apiculteur malade a créé une association des victimes des pesticides, qui reçoit de nombreux adhérents venus témoigner de leurs propres problèmes de santé.
Par Sylvie BRIET
vendredi 20 février 2004