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Bayer en Belgique

Sept 2002

Bayer CropScience : Notre vie est menacée (1)

Petit antidote face à la propagande ordinaire d'une firme qui nous veut du bien

Les sites de colza Aventis-Bayer en Belgique

Le territoire belge compte des sites de dissémination de végétaux GM depuis 1986. En 16 ans, 522 champs d'expérimentation y ont distillé leurs transgènes dans l'environnement. Pourtant, des fiches d'information du public (FIP) ne sont disponibles à leur propos que depuis 2000 (sur le site web du Service de Biosécurité et Biotechnologie , http://biosafety.ihe.be). Et les autorités communales des localités concernées ne recevront l'adresse des sites d'essai qu'à partir de l'année prochaine... si tout va bien.

Aventis CropScience (devenue Bayer CropScience) libère en Belgique des variétés de colza tolérantes à un herbicide et manipulées pour la production d'hybrides artificiels depuis 1995. Pourtant, un protocole (ensemble de consignes à respecter) pour la mise en place et le suivi des parcelles de ce colza n'est rendu public que depuis 2 ans. Et c'est cette année que les experts ont jugé "indispensable" d'introduire dans ce texte de protocole une préface et des explications destinées au citoyen.

Ces évolutions, encore minimes, dans les rapports entre processus techno-scientifiques et société, sont dus aux initiatives d'associations, de syndicats paysans, de comités de citoyens, de particuliers, comme vous et nous. Lassés de savoir que des réseaux d'experts et de chercheurs produisent dans l'ombre des technologies que tout le monde finance, que tout le monde subit ou subira et que presque personne ne demande, selon le principe "pollué-payeur". Des personnes et des associations qui questionnent, collectent, recoupent, tâtonnent parfois, dévoilent souvent. Et, la plupart du temps, se rendent compte que l'inéluctable ou l'obscur ne le restent qu'aussi longtemps qu'elles ne se mettent pas en mouvement.

"Ils finiront par tout dire" écrit Christian Fons (2), devant les improvisations de chercheurs réduits à reconnaître que oui, les plantes hybrides transgéniques lâchées dans la nature sont capables de s'y reproduire; oui, la pollinisation de certaines espèces gm avec des plantes non gm est avérée sur plusieurs km de rayon; oui l'ADN de cellules vivantes ou mortes reste actif hors de son milieu d'origine, etc. Ils diront tout, c'est sûr. Mais sans doute par bribes. Sur le mode de la correction à apporter à un dispositif d'ensemble considéré comme globalement valable, à une technique potentiellement prometteuse, plutôt que sous la forme d'une mise à distance de la vision techno-scientifique contemporaine elle-même. On sort rarement du cadre de référence qui nous nourrit, matériellement et intellectuellement (renvoi à Testart et Frédéric Jacquemart, ayant démissionné de l'Institut Pasteur pour ne pas s'associer au développement des manipulations génétiques ...).
L'inspection citoyenne de l'activité technique et scientifique est ainsi doublement nécessaire, a) parce qu'elle donne des résultats, ne fut-ce qu'en jetant un maximum d'éclairage sur les ténèbres scientifiques et administratifs; b) parce qu'elle seule, avec l'appui de professionnels et de chercheurs réellement indépendants, est à même de dépeindre l'imbrication des intérêts inavoués et des parti-pris routiniers qui sont le lot de la recherche scientifique aujourd'hui (3).

Dans le cas qui nous occupe à l'occasion de ce premier GeneSpotting (inspection citoyenne d'un site de colza Terminator de Bayer), le texte ci-dessous vous fournit quelques points de repère visant à faciliter la démarche collective de cet après-midi. Il se base sur des données livrées par Aventis et les fonctionnaires fédéraux de biosécurité, données accessibles au public par le biais du site web du Service fédéral de Biosécurité et Biotechnologie.

Un champ au-dessus de tout soupçon

A. Le type de colza disséminé.

Le site de Florennes (Saint-Aubin) fait partie des ... champs de colza d'été semés cette année dans le cadre d'un programme de 5 ans entamé en 2000 (numéros européens B/BE/00/VWSP9 & 10). Si l'on y inclut les sites de colza d'hiver, la saison d'essais 2002-2003 totalise ... champs de dissémination, 22 en Wallonie et 21 en Flandre, pour cette seule variété transgénique.
Cinq gènes sont insérés par Aventis dans chaque plante (4), afin de leur conférer deux caractéristiques nouvelles.

1) La stérilité mâle productrice d'hybrides, ou le "Terminator discret"
Sous l'intitulé "But de l'expérience", Aventis ne fait pas mystère de ses intentions : "le développement de lignées mères hybrides et d'hybrides" (5) de colza. La firme agro-chimique sait en effet qu'elle ne court pas grand risque à mettre en avant cet objectif. Depuis son invention en 1908-1909, la technique appelée (à tort) des hybrides, d'abord appliquée au maïs, s'est progressivement étendue à plusieurs dizaines d'espèces végétales et animales, jusqu'à devenir le mode de production de la grande majorité des semences aujourd'hui accessibles dans le commerce, pour le jardinier amateur comme pour l'agriculteur professionnel.

Or, la réussite commerciale des "hybrides" repose sur une supercherie d'envergure, que J.-P. Berlan qualifie de "plus admirable mystification scientifique" du XXme siècle (6) : avant d'être une technique d'amélioration des plantes, l'hybridation artificielle est une technique d'expropriation du vivant, qui contraint les agriculteurs soumis à la propagande des semenciers à racheter chaque année auprès d'eux des grains dont le sélectionneur professionnel détient le monopole. En effet, réputées très productives, les plantes hybrides présentent une curieuse tendance à donner un grain quasiment inutilisable comme semence pour l'année suivante car presque sans pouvoir germinatif ou à l'origine de populations dégénérées (moins résistantes aux maladies, plus chétives etc.).

Sans détailler ici l'historique d'un processus que J.-P. Berlan et Richard Lewontin ont déconstruit dans le cadre de nombreux articles (voir Quelle politique semencière - page internet et disponible auprès du CAGE), deux points nous semblent importants à retenir pour comprendre ce que sont les colzas du site de Florennes :

Les "hybrides" n'ont pas de raison d'être en terme de rendement

Les inventeurs américains des hybrides artificiels, George Shull et Edward East, ont fait accepter leur technique comme la seule méthode efficace d'amélioration des variétés hétérozygotes (maïs, colza etc.) et cette croyance continue à drainer l'essentiel des fonds de recherche agronomique dans cette direction. On sait pourtant que les pratiques classiques de sélection massale ont produit ou peuvent produire des gains génétiques égaux ou supérieurs à ceux des "hybrides" (au-delà des 60kg/ha et par an obtenus par exemple en moyenne par l'industrie des semences du maïs). Bien sûr, ces techniques de sélection ont un inconvénient majeur aux yeux de firmes comme Aventis: les semences y restent libres et ne peuvent pas être vendues aux paysans 100 ou 1000 fois le prix qu'elles leur coûtent alors;

Les hybrides visent à engendrer des plantes stériles

L'obtention des "variétés hybrides" résulte d'un procédé qui détruit à la fois l'hybridité et la variété (la diversité biologique) des plants.

a) des plantes appauvries. En effet, le colza (comme le maïs ou l'être humain) est naturellement hybride, chacun des éléments de ses paires de gènes provenant de parents différents (c'est-à-dire d'un croisement. Aventis voulant s'assurer de pouvoir reproduire à l'infini un modèle standard et toujours identique de colza (dont l'allure et le rendement seront stabilisés), ils soumettent d'abord les plantes à des autofécondations successives, afin de forcer l'obtention de lignées "pures", dont les deux gènes de chaque paire sont identiques. Ce faisant, ils violent l'hybridité naturelle du colza pendant plusieurs générations. Ils en uniformisent la richesse génétique pour mettre au point des lignées "matrices" de plantes reproductibles, et se font passer en même temps pour ceux qui réalisent des hybrides.

b) des plantes reproduites à l'identique. Une fois des lignées pures obtenues, les sélectionneurs d'Aventis les croisent deux à deux et produisent de la sorte à nouveau des plantes "normales", hétérozygotes (homozygote X homozygote = hétérozygote, selon les lois de Mendel). Ces plantes sont normales une fois cultivées en champ, à ceci près que, la complexité des combinaisons entre leurs gènes ayant été évacuée au fil des autofécondations forcées, Aventis est maintenant capable de les reproduire à l'identique, en quelque sorte de les cloner, en réalisant autant de croisements que désiré entre les lignées pures dont elles proviennent.

Le processus industriel s'achève avec la vente aux paysans de milliards de semences-copies d'une seule et même plante. Beaucoup d'agriculteurs l'ignorent encore : les immenses surfaces qu'ils sèment en colza le sont donc de végétaux qui s'autofécondent à tous les coups, puisque quand le vent ou les insectes transportent leur pollen vers un autre colza du champ, ils pollinisent un autre individu mais qui est génétiquement identique au premier.

Voilà le phénomène mystérieux qui cause la perte de vigueur généralisée des semences issues de "variétés hybrides" et l'obligation pour les agriculteurs de payer le prix fort s'ils veulent maintenir le rendement qu'on leur a tant vanté. Le colza hybride, se reproduisant avec lui-même, est taré à la deuxième génération (on parle de "dépression consanguine"). Exactement comme des mammifères nés de parents à l'hérédité commune souffriront d'une dégénérescence.

La quasi-totalité des colzas transgéniques développés par Aventis en Belgique présentent cette caractéristique d'un haut intérêt pour les agriculteurs et les consommateurs : ils produisent des semences stériles, des semences captives.

Pourquoi Aventis a-t-il recours au génie génétique, si les hybrides existent déjà depuis le début du XXme siècle ?

Parce que certaines espèces de plantes, tel le maïs, se prêtent à merveille à l'hybridation artificielle. La dernière étape de la production de semences hybrides exige de croiser deux lignées homozygotes, en apportant le pollen de l'une sur les ovaires de l'autre. L'autofécondation, recherchée lors des étapes précédents, doit absolument être évitée. On tente donc d'empêcher la migration du pollen d'un pied vers les ovaires du même pied. Dans le cas du maïs, chez qui la fleur mâle et la fleur femelle sont bien séparées, il suffit d'ensacher la fleur mâle d'une plante et de féconder manuellement cette plante avec le pollen d'un individu de la seconde lignée.

Les fleurs du colza posent nettement plus de difficultés. Organes reproducteurs mâles et femelles sont réunis dans le même calice. Cette disposition engendre naturellement un taux élevé d'autofécondation (70%). Elle rend malaisée et surtout coûteuse la castration manuelle.

En inhibant la production de pollen des lignées dans lesquelles ils insèrent un gène de stérilité mâle (MS8, pour Male Sterility version 8), les transgénéticiens d'Aventis garantissent un taux de fécondation croisée proche de 100%.

La stérilité mâle dont il est ici question constitue un instrument au service de l'objectif premier : la production systématique de semences "hybrides", dont la descendance sera elle-même stérile.

A ce titre, les variétés MS/RF testées à Florennes sont des "Terminators discrets". Elles poursuivent le même but que les fameuses variétés Terminator brevetées en 1998 par la recherche publique (le Ministère américain de l'Agriculture), mais en faisant moins de bruit autour de leur capacité de destruction massive.

2) La tolérance au glufosinate d'ammonium, molécule de base des herbicides de Bayer

De la même manière que certains présentent aujourd'hui les semences Terminator comme des procédés dont le but est de réduire la dispersion de transgènes dans l'environnement (7), la tolérance à un herbicide, souvent nommée " résistance " à l'herbicide, passe parfois pour un progrès écologique. Bayer nous informe d'ailleurs : " Le recours à cette combinaison herbicide et plante tolérante est (...) plus avantageux et offre une plus grande aisance d'utilisation à l'agriculteur, tout en respectant plus la nature que les méthodes habituelles " .(8)
En fait de respect de la nature, l'altération génétique du colza l'amène ici à pouvoir absorber dans ses tissus de grandes quantités de pesticides sans en mourir. Ce phénomène est tout sauf une " résistance " à la molécule chimique de l'herbicide. Les plantes ogm sur lesquelles on épand du Basta ou du Liberty (noms commerciaux du glufosinate d'ammonium) leur résistent tellement peu qu'elles les font entrer massivement dans la chaîne alimentaire, jusque dans notre assiette. En Grande-Bretagne, le Ministère de l'Agriculture s'est inquiété des niveaux de nocivité du glufosinate constatés sur les cultures pour lesquelles il est employé et chez les animaux nourris à partir de ces cultures. Même l'Agence pour la Protection de l'Environnement, aux Etats-Unis, considère cet herbicide comme persistant (il ne se dégrade pas rapidement une fois répandu), mobile dans le sol et hautement soluble dans l'eau. En tant qu'herbicide à large spectre, il est une menace pour toutes les plantes, mais il met aussi en danger un nombre d'animaux aquatiques, parmi lesquels certaines espèces de poissons d'eua douce (9)".

De même, si vous entendez dire que cette tolérance aux herbicides permet d'en diminuer les quantités globales utilisées par les agriculteurs, détrompez-vous. La réduction de l'utilisation d'herbicide total n'est pas au programme. Elle l'est tellement peu qu'Aventis a doublé sa production de glufosinate en 1995 et a construit en 2000 une nouvelle usine allemande destinée à satisfaire la " demande " en herbicides parallèle aux ventes de ses variétés tolérantes.

3) Le site de Saint-Aubin présente une spécificité par rapport aux 21 autres champs de colza de printemps que prévoyait le plan de semis de Bayer : il a été implanté comme site de " biosécurité ". Voir ci-dessous, point 2 (" Les tests n'ont pas de motivations environnementales... ").

B. Le discours biosécuritaire - le contrôle psycho-social de l'introduction des ogm

Les textes d'information du public et de régulation des disséminations expérimentales de végétaux gm ne sont pas très nombreux. Outre la directive européenne en la matière et sa transcription en droit belge par arrêté royal (10), sur lesquelles nous ne nous attardons pas ici, trois documents principaux sont associés à chaque série de disséminations menée en Belgique à partir d'ogm végétaux (11) :

Autant du côté de firmes comme Monsanto ou Aventis-Bayer, qui n'en sont plus à leurs premiers dossiers d'essais, que du côté du Service de Biosécurité et des Ministères compétents, ces textes sont le fruit d'innombrables réunions de travail et de plusieurs années d'affinement. Le fait qu'ils soient accessibles publiquement, par le web ou sur demande écrite, implique plus encore qu'ils ont été sérieusement soupesés, lus et relus.

Que trouve-t-on dans ces documents de référence, plus spécialement à propos du colza qui nous intéresse ici ?

1. Une distance d'isolation de 1000 m de rayon : la règle du kilomètre mort.

" Une distance d'isolation par rapport à tout autre champ de Brassicaceae sous-famille du colza conventionnelles sera strictement respectée et ce afin de garantir la pureté de la production de semences et de limiter une pollinisation croisée indésirable. Cette distance sera d'au moins 1000 mètres " Protocole, p. 7

Ainsi, aucun champ de plantes proches parentes du colza et qui fleurissent au même moment que lui ne peut se trouver dans un rayon d'1 km à partir du site de culture ogm. Les raisons avancées pour justifier cette consigne ont déjà de quoi étonner :

a) " garantir la pureté de la production de semences ", ce qui signifie protéger les semences transgéniques et " hybrides " artificielles contre les " impuretés " venues des colzas non ogm...;
b) limiter l'ampleur de la contamination des plantes non ogm, due à des croisements par pollinisation.

Oui, il est bien question ici, sans détour, de freiner ou de moduler une dissémination transgénique inéluctable. Les experts du SBB affichent d'emblée la couleur : les mesures de " biosécurité " n'ont qu'une portée palliative, résiduelle. Elles n'ont de sens et de raison d'être que par rapport à un contexte fondamental de bio-insécurité. En l'absence de contamination généralisée, personne ne parle de la " biosécurité " d'un milieu ou d'un écosystème. On dit que tel environnement est sain, point à la ligne.

Mais " il n'y a pas de risque zéro ", nous répondra-t-on peut-être. Non, en effet. Dans le meilleur des mondes transgéniques possibles, même en multipliant les mesures biosécuritaires, le risque est toujours maximalisé. Par contre, le risque d'explosion nucléaire majeure sera de fait ramené à zéro lorsque toutes les centrales et tous les arsenaux atomiques auront été démantelés. Ce doux rêve d'hier devient peu à peu réalité. Pourquoi en irait-il autrement avec les techniques transgéniques?

La distance fixée, 1 km, est elle-même surprenante, et pour ainsi dire non argumentée. Les experts du SBB s'étaient accordés pour n'exiger que 400 m, jusqu'en mai 2000, moment où fut annoncé le passage à 1000 m d'isolation pour le colza. Coïncidence ou pas, cette décision fut rendue publique le lendemain de la première décontamination citoyenne en Belgique, réalisée par 200 personnes sur le site d'un centre expérimental de Monsanto à Franc-Waret (12).

Mr William Moens, directeur du SBB, déclarait pour sa part récemment : " Tous les scientifiques reconnaissent que lorsque le pollen est transporté par le vent à une telle distance, il meurt et perd son pouvoir de fécondation (13) ". Certains chercheurs britanniques et danois ne méritent donc pas le titre de scientifiques, aux yeux de Mr Moens. Un mois après l'autorisation commerciale au Canada du colza tolérant au Basta, en mars 1996, des généticiens danois révélaient que le colza cultivé et la navette sauvage se croisent spontanément, et ce, avec transfert du gène de tolérance à leur descendance, qui est parfaitement fertile (14). La navette sauvage et la moutarde sont fort courantes dans nos régions, entre autres variétés apparentées au colza parmi les 3000 variétés de crucifères qui lui sont sexuellement compatibles (dont la cardamine, l'alliaire, le tabouret, le raifort, le cresson etc.). En avril 1996, le Scottish Crop Research Institute établit la présence de colza hybride jusqu'à 2,5 km de son champ d'origine. Le Ministère britannique de l'Environnement conclut que " de rares pollinisations à longue distance se produisent, spécialement lorsque la source du pollen est étendue (un champ de type commercial) et que la population réceptrice est relativement petite (par exemple des plantes sauvages) (15) ". La France envisageait il y a peu de prendre 13 km comme distance d'isolation...

2. Les " tests " n'ont pas de motivations environnementales, sanitaires ni... scientifiques.

Sur les 522 disséminations de végétaux ogm réalisées depuis 1986 en Belgique, pas une n'a été destinée à permettre l'examen des conséquences sanitaires des implantations de cultures transgéniques, et quatre, au mieux, prétendent aller dans le sens d'une prise en compte de leurs interactions environnementales (le site visité à l'occasion de GeneSpotting 1 en fait partie). Dans le cas du colza, rappelons les 3 buts que Bayer lui-même reconnaît à ses expériences de loin les plus nombreuses et étendues (44 sites sur 48 de colza Bayer en 2001-2002) :

- " l'évaluation des performances agronomiques " (en clair : des études sur le rendement et la robustesse) ;
- " le contrôle de l'introduction à plus grande échelle " (préparer le terrain à la commercialisation) ;
- " le développement de lignées mères hybrides et d'hybrides " (perpétuer la spoliation des agriculteurs et l'expropriation du vivant)

Ce qui n'empêche pas cette multinationale de s'indigner, lorsqu'une opposition se manifeste envers l'existence de ses sites " d'essais ", et de pointer " l'incohérence de ceux qui craignent les effets des ogm à long terme tout en voulant interdire les possibilités d'étudier ces effets (16) ". Mr Rudelsheim, chargé de la gestion des dossiers de dissémination chez Bayer CropScience, ressort ainsi régulièrement aux médias le même bobard, qu'aucun organe de presse ne semble avoir tenté de vérifier.

Aucun protocole de dissémination n'a jusqu'ici visé à établir, par exemple, les perturbations du patrimoine génétique de plantes commerciales apparentées au colza ou de plantes sauvages pollinisées par les centaines d'ha de colza ogm déjà implantés sur notre territoire depuis 1992.

Ne parlons pas même de l'étude de ce que l'on nomme les transferts " horizontaux " de gènes, c'est-à-dire la migration de séquences d'ADN d'un organisme vers un autre sans reproduction sexuée. Ce mécanisme, d'ailleurs utilisé par les généticiens pour insérer les transgènes dans les génomes cibles, a aussi été constaté une fois les nouvelles constructions génétiques lâchées dans l'environnement, particulièrement entre des plantes ogm et des micro-organismes du sol. Les transgènes franchissent ainsi d'eux-mêmes non seulement les barrières entre espèces (ex : du colza vers la moutarde), entre familles (des crucifères vers les ombellifères) mais aussi entre règnes (animal, végétal, bactérien et viral). Or, si " on évalue le nombre de bactéries habitant le sol à environ 108 à 109 colonies par gramme de terre, (...) moins de 10% des bactéries habitant le sol sont cultivables par les techniques courantes et seulement 1% approximativement a été caractérisé (17) ".

En quoi quatre sites de dissémination ont-ils fait exception à la règle ?

Depuis quelques années, Aventis met en place un site par an dit " de biosécurité ". Celui de Florennes/Saint-Aubin en était un. Ce champ se compose de 2 parcelles relativement vastes (1 ha chacune), l'une de colza de printemps ogm, l'autre de colza de printemps conventionnel, séparées seulement par 4 ou 5 mètres non semés. L'étude biosécuritaire consiste à déterminer l'ampleur du flux de gènes de la parcelle transgénique vers la non ogm. Pour ce faire, la culture est conduite jusqu'à maturité des graines (de mars/avril à août), les graines sont récoltées mais Bayer s'abstient de pratiquer le travail superficiel du sol recommandé sur les autres sites pour faire rapidement lever les graines tombées involontairement pendant la récolte et éliminer les repousses aussi vite que possible. Ici, il s'agit de compter les plants de repousse, sur les 2 parcelles, de diviser le champ en quadrants à différentes distances à partir du bord et d'y épandre l'herbicide de Bayer à quatre moments au cours de l'année qui suit la récolte. Les colza semés dans la parcelle transgénique étant porteurs de gènes de tolérance à cet herbicide, le taux de transfert du transgène vers les colza conventionnels de l'autre parcelle sera calculé en examinant le nombre de repousses, au départ non ogm, qui ont acquis par dissémination la tolérance à l'herbicide.

Bref, sur ces sites, Bayer organise directement la contamination pour pouvoir en mesurer l'étendue selon les critères qui l'intéressent : on se focalise sur la dissémination vers les colza conventionnels plutôt que sur les plantes sauvages et sur la mise en culture côte à côte de colza hybride artificiel non ogm et ogm. Par là, Aventis/Bayer met en scène une situation qu'il espère voir se produire au plus tôt en dehors de tout protocole de " biosécurité " : l'autorisation à la vente de son colza gm MS8/RF3, de telle sorte qu'un même agriculteur ou deux agriculteurs voisins puissent faire se cotoyer un champ de colza transgénique et un autre de conventionnel. En Grande-Bretagne, ces " essais de biosécurité " menés sur des dizaines d'ha sont nommés pour ce qu'ils sont : " farm scale trials " (essais à l'échelle d'une ferme, entendez " à l'échelle commerciale ").

Une fois de plus, l'investigation des interrelations biologiques et des influences environnementales complexes attendra. De toute manière, qu'y a-t-il encore à étudier ? Bayer le proclame dans sa fiche d'information du public : " le produit oui, ils parlent d'une variété botanique est déjà utilisé dans différents pays où ses avantages ont été confirmés " FIP, p.4.

Les " avantages du produit " concurrent mais jumeau, le colza tolérant au Roundup conçu par Monsanto, se font pourtant assez discrets depuis qu'il a été approuvé par le Canada en 1996 et semé là-bas sur des millions d'ha. Vendu aux paysans pour leur épargner des efforts et de l'argent dans leur lutte contre les " mauvaises herbes ", ce colza en est devenu une lui-même. Et non des moindres : il se répand sur les terres d'agriculteurs n'ayant jamais utilisé de semences ogm (on suspecte les excréments du bétail de le propager) et il se révèle dans certains cas tolérant à deux voire à trois herbicides. La nature, peu informée de ses droits, ose passer outre les brevets des divers colzas tolérants à un herbicide (ceux de Monsanto, d'Aventis, de Pioneer...) et les transgènes s'y échangent sans payer de royalties. Monsanto n'a trouvé qu'une parade face aux avantages de son colza. Ils envoyent des employés pour arracher à la main les nouvelles super-mauvaises herbes. Martin Entz, de l'Université de Manitoba, commente : " Le colza gm s'est en fait disséminé beaucoup plus rapidement que nous le pensions. Il est absolument impossible à contrôler (18) ".

L'agronome Jean-Pierre Berlan, évoquant une culture de biosécurité de colza mise en place dans l'Ariège en 1999 et décontaminée par des paysans indiens et des membres de la Confédération paysanne, est formel sur l'intérêt de ce genre de " test " :
"

Alors que, s'il s'agit d'observer le comportement du colza ogm dans l'environnement, tester 1 transgène sur 1 ha pendant 1 an ne permet de rien déduire, dans la FIP de cet " essai ", Aventis persiste en invoquant " le contrôle de l'introduction à plus grande échelle ". Que peut signifier ce " contrôle " ? Rien n'en est dit.

Pour reprendre les termes de Paul Lannoye lors d'une conférence organisée le 7 mai 2000, il y a tout lieu de croire que les firmes agrochimiques, encadrées par des administrations fédérales et régionales bienveillantes, font avant tout " une vaste expérience... sur nous " (20). Une expérience et un contrôle ont bien lieu, mais leur objet est différent de ce que les promoteurs des technologies transgéniques veulent en dire. Ces " expériences " sont leur propre objet, leur propre enjeu. Chacune d'elles, dès le moment de sa mise en place (en plein champ ou en milieu prétendument confiné), constitue un test de ce que les experts en biotech appellent " l'acceptabilité sociale " des techniques transgéniques. Faute de demande sociale, l'imposition des ogm en agriculture doit passer par une lente accoutumance du public. Le véritable test se joue là, dans la façon dont nous acceptons ou non de côtoyer quotidiennement la mise en risque délibérée des processus les plus fondamentaux du vivant et de ce qu'il reste d'autonomie agricole et alimentaire dans nos sociétés.

A cet égard, peu importe qu'au " bout du compte " (dans 20 ans ? dans 50 ans ? jamais, comme le soulignent certains biologistes) les disséminations d'ogm réalisées aujourd'hui soient ou non destructrices pour la nature et la santé humaine. Leur objectif psycho-social est toujours déjà atteint chaque fois qu'une de ces expériences sur nous est mise en route sans être combattue.

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1 Le dernier slogan d'Aventis CropScience avant son rachat par Bayer était : "Our challenge is life " (Notre défi, c'est la vie). Rendons un minimum de crédit à cette profession de foi : " Our life is challenged " (Notre vie est menacée).
2 Dans O.G.M. Ordre génétique mondial, Ed. Dagorno, coll. L'Esprit frappeur, 2001. Un petit ouvrage assez touffu mais très stimulant, entre autres sur la continuité qui marque l'entreprise du génie génétique, des transgènes agricoles jusqu'à l'eugénisme appliqué à l'homme.
3 Voir à ce propos l'éclairant article de Carlos Ojeda, La recherche vue de l'intérieur, in L'Ecologiste, n°5, automne 2001
4 Pour plus de précisions sur ces gènes, se reporter à http://www.genewatch.org/crop%20trials/sprngosr.htm
5 " Informations destinées au public ", Aventis CropScience N.V., p.4
6 La guerre au vivant, p.38
7 Voir La guerre au vivant. Organismes génétiquement modifiés et autres mystifications scientifiques, textes réunis par Jean-Pierre Berlan, Agone Editeur, 2001, pp.22 - 23
8 " Informations destinées au public ", Aventis CropScience N.V., p.5
9 GE Briefing on Aventis, http://www.corporatewatch.org/publications/GEBriefings/aventis2.html
10 Cette traduction pour la Belgique des lignes directrices européennes est en cours, le nouvel A.R. devrait sortir sous peu, et comporter, enfin, une obligation d'information des élus et de la population des communes hôtes de sites ogm sur l'existence et la localisation de ces champs.
11 Rappelons qu'on les trouve sur le site http://biosafety.ihe.be
12 Voir www.collectifs.net/sbb et la cassette vidéo " La Récolte gronde ". Un procès contre 14 des décontaminateurs, sur demande de Monsanto, aura peut-être lieu dans l'année à venir (infos : soutien7mai@altern.org )
13 OGM: le conseil de biosécurité persiste, Xavier Ducarme, in La Libre Belgique, 26 avril 2002
14 The risk of crop transgene spread, T.R. Mikkelsen, B. Andersen et R.B. Jorgensen, in Nature, vol. 380, 7 mars 1996
15 Citation extraite de http://dragon.zoo.utoronto.ca/~jlm-gmf/T0401A/envirtwo.htm
16 Voir encore récemment 2 dépêches Belga du 22 août 2002, reprises dans De Standaard, à travers lesquelles Bayer a publiquement suspecté Nature et Progrès d'avoir détruit un site de maïs Bt à Afsnee, pour " détruire la possibilité d'étudier les conséquences des disséminations d'ogm.
17 Survie, persistance, transfert. Le point sur les connaissances actuelles relatives aux OGM et le devenir de leur ADN recombiné, Beatrix Tappeser, Claudia Eckelkamp, Manuela Jäger, in Transgénique : le temps des manipulations, Paul Lannoye (ss dir. de), éditions Frison-Roche, 1998
18 Extrait de la transcription d'un reportage de la Canadian Broadcasting Corporation du 22 juin 2001, parue sur le site de CropChoice.
19 La guerre au vivant, p.46
20 Des extraits de cette conférence sont compilés sur la vidéo " La Récolte gronde. Festival de résistance aux ogm - 7 mai 2000 ", disponible en contactant RecolteGronde@altern.org