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Le Brésil

LE MONDE | 18.10.05

Roche, Bayer, Sanofi : Le Brésil condamne vingt laboratoires pharmaceutiques pour avoir voulu empêcher l'arrivée de génériques

Pour avoir essayé de boycotter l'entrée de médicaments génériques sur le marché brésilien, vingt laboratoires pharmaceutiques ont été condamnés, vendredi 14 octobre. Après une enquête de six années et un procès de six mois, le Conseil administratif de défense économique (CADE), chargé de veiller à la libre concurrence, a imposé aux fabricants de médicaments une amende correspondant à 1 % ou 2 % du chiffre d'affaires brut réalisé en 1998.

La plupart des laboratoires condamnés sont liés à de puissantes entreprises multinationales, tel Abott, Aventis Behring, Bayer, Boehringer, Roche, Sanofi-Synthélabo ou encore Schering Plough. Janssen-Cilag est accusé d'avoir pris l'initiative de former le cartel, et son amende a été doublée.

Selon une plainte déposée auprès du Conseil régional de pharmacie à Brasilia, les représentants des vingt laboratoires s'étaient réunis le 2 juillet 1999 pour planifier une stratégie de boycott à l'arrivée des médicaments génériques au Brésil.

"Ils ont fait pression sur les distributeurs, et pour cela il leur fallait agir de façon coordonnée" , affirme Luis Fernando Rigato, conseiller du CADE, en remarquant que "tout retard équivalait à de substantiels gains pour une entreprise" . Le CADE concède que le boycott n'a pas bien fonctionné, mais il constate que l'intention de manipuler le marché a existé.

Les laboratoires, qui nient les accusations, ont un délai de trente jours pour s'acquitter des amendes, mais ils peuvent contester devant la justice ces condamnations. Les juges brésiliens n'ont cependant pas pour habitude de contredire les verdicts du CADE.

L'année de la réunion dénoncée, les génériques s'apprêtaient à faire leur entrée dans les pharmacies brésiliennes. Soucieuses de voir les prix des médicaments baisser, car ils étaient trop souvent inaccessibles à une large partie de la population, les autorités ont ouvert le marché par une loi datant de 1999.
En cinq ans, les génériques ont trouvé leur place sur les étagères des magasins, mais pas encore assez convaincu les acheteurs : ils représentent 10,7 % des ventes totales et 8,5 % du chiffre d'affaires du secteur sur les douze derniers mois. Le laboratoire Medley occupe 27,7 % du marché générique brésilien.

Le nombre de produits génériques est encore restreint, mais les ventes sont en progrès constants, et le Brésil est le plus grand consommateur de génériques d'Amérique du Sud. Si le gouvernement de Brasilia a aujourd'hui cessé ses campagnes d'information auprès des consommateurs, l'association des fabricants de génériques Pro Genericos s'est lancée dans la publicité. Pro Genericos espère pouvoir bientôt vendre des pilules contraceptives, attendant l'autorisation de l'Agence nationale de vigilance sanitaire.

Les génériques ont acquis une grande importance au Brésil pour le traitement des malades du sida. Le gouvernement fournit gratuitement le cocktail de médicaments permettant de soigner les quelque 155 000 personnes infectées. Près de la moitié du cocktail est composé de génériques, fabriqués localement, notamment par des laboratoires publics, le plus important étant Farmanguinhos, de la Fondation Oswaldo Cruz, à Rio de Janeiro.

Pour les médicaments dont les principes actifs ne peuvent pas être copiés, le Brésil négocie des rabais avec les laboratoires. Ces négociations sont souvent menées sous la menace d'ignorer le brevet en invoquant "l'état d'urgence sanitaire" .

Le ministère de la santé a mené plusieurs batailles, avec par exemple les fabricants Merck ou Roche et, début octobre, Abott, réussissant toujours à obtenir une forte réduction des tarifs. Grâce au traitement gratuit offert par le programme d'antirétroviraux, la propagation du sida au Brésil a été contenue, déjouant les sombres prévisions faites au milieu des années 1990. (Annie Gasnier)